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Analyses

Nord-Kivu/Ituri : « Où est l’État ? », l’interpellation d’un élu de Beni face à un engrenage qui échappe à la riposte

Par Rédaction · 23 juillet 2026 · 15:19
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Une nouvelle série d’attaques attribuées aux ADF a endeuillé, entre le mercredi 22 et le jeudi 23 juillet 2026, la zone charnière entre le territoire de Beni (Nord-Kivu) et celui de Mambasa (Ituri). Alors que les bilans partiels s’alourdissent d’heure en heure, le député national Enock Batsotsi Nyamwisi, élu de Beni, dénonce une « faillite morale » et interpelle frontalement l’État sur son incapacité à protéger les civils. Au-delà de l’indignation, ces attaques révèlent un déplacement du théâtre des violences que le dispositif sécuritaire actuel peine à suivre.

Ce que l’on sait des dernières attaques

Les faits se sont concentrés sur un axe précis. Au moins seize personnes ont été tuées mercredi 22 juillet 2026 dans les villages de Mandeite et Ndiapanda, en territoire de Mambasa, à environ 165 kilomètres au sud-ouest de Bunia, lors d’une attaque attribuée aux rebelles des ADF. L’incursion est survenue vers 13 heures près de Ndiapanda Bella, et le bilan reste provisoire : les opérations de fouille ont été suspendues en raison de la présence persistante des assaillants dans la zone.

Le même jour, une autre attaque a été signalée à la limite entre les deux territoires. Une dizaine de civils, essentiellement des creuseurs artisanaux qui rejoignaient un carré minier, ont été tués sur l’axe Masau. Le chef de la chefferie de Njiapanda-Bela, Musoki Kinyongi Janvier, indique que sept corps avaient été récupérés et acheminés à l’hôpital de Bela, d’autres victimes étant encore restées sur les lieux jusqu’à jeudi. Les assaillants ont surpris les orpailleurs près de Mununze-Mayi.

Cumulés, ces deux épisodes portent le bilan provisoire à plus d’une vingtaine de morts en moins de 24 heures — chiffre susceptible d’évoluer, plusieurs zones restant inaccessibles.

Un théâtre qui se déplace vers l’ouest

C’est là le point que l’émotion masque souvent : les ADF ne frappent plus seulement là où l’armée les attend. Depuis début juillet, la géographie des attaques s’est nettement décalée vers l’ouest de la Route nationale n°4 et vers la frontière administrative avec l’Ituri.

Les FARDC elles-mêmes l’ont reconnu à propos de l’attaque de Mangina, la semaine précédente. Selon le porte-parole du secteur opérationnel Sokola 1, le lieutenant Marc Elongo, un groupe ADF fuyant la traque dans la forêt de Mayangose, à l’est de la RN4, a exploité un « espace lacunaire » pour traverser vers l’ouest via Mbutaba-Mapemba avant de mener son action meurtrière. Une incursion a suivi à Kalibo, sur l’axe Mangina-Mununze, avec des commerces incendiés et des personnes portées disparues.

Autrement dit : la pression militaire exercée sur un secteur ne détruit pas la capacité de nuisance du groupe, elle la déplace. Des sources locales estiment que les attaques enregistrées en moins d’un mois dans les secteurs de Saïo, Mbutaba, Mangina, Mununze et leurs environs auraient déjà fait plus de 40 morts, majoritairement des civils.

La MONUSCO a réagi, mais tardivement. Sa Force d’intervention rapide, basée à Sayo, à une dizaine de kilomètres de Beni, s’est déployée mercredi soir dans la zone pour appuyer les patrouilles de sécurisation.

« Le silence face à ces massacres est une faillite morale »

C’est dans ce contexte que le député national Enock Batsotsi Nyamwisi, élu de la circonscription de Beni et membre de la Commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale, a publié sur son compte X une déclaration au ton inhabituellement dur.

« Pendant que certains détournent le regard, nos populations continuent d’être massacrées à la machette par les terroristes ADF », écrit-il, dénonçant un « silence devenu insupportable ».

L’élu ne s’arrête pas au constat. Il pose une question qui vaut mise en cause directe de l’exécutif : « Où est la réponse que nos compatriotes sont en droit d’attendre ? Combien de vies faudra-t-il encore perdre avant qu’une action ferme, coordonnée et efficace ne soit engagée ? » Et de conclure : « Le silence face à ces massacres est une faillite morale. Les Congolais méritent d’être protégés. »

La sortie n’est pas isolée. Le même élu réclamait déjà, fin mai, l’évaluation des opérations conjointes Shujaa et la mise en œuvre du plan opérationnel intégré issu du forum sur la paix et la sécurité tenu à Beni en février 2026. Sa constance sur ce dossier donne à sa déclaration une valeur d’alerte parlementaire plutôt que de simple indignation conjoncturelle.

Ce que disent les chiffres : une violence documentée, jamais enrayée

L’ampleur du phénomène est désormais chiffrée par des acteurs indépendants. Un rapport de l’ONG locale Badilika publié le 13 juillet établit que plus de 200 civils ont été tués entre avril et juin 2026 dans les territoires de Beni, Rutshuru, Masisi et Walikale, des centaines d’autres ayant été blessés, enlevés ou contraints de fuir. Selon ce document, les ADF seraient responsables de près de 90 % des massacres recensés, principalement à Beni.

Ce ratio est décisif pour comprendre la nature du problème : dans l’Est congolais, l’attention politique et diplomatique se concentre massivement sur l’AFC/M23 et le contentieux avec Kigali, tandis que le groupe qui tue le plus de civils au quotidien opère dans une relative pénombre médiatique. C’est précisément ce déséquilibre que vise l’expression « détourner le regard » employée par le député.

Les angles morts d’une stratégie

Trois limites ressortent de la séquence en cours.

La couverture territoriale. Les axes présentés comme calmes ne le sont que par défaut de présence. L’attaque de Mandeite, comme celle de Mununze-Mayi, s’est produite en zone rurale ou minière peu tenue, en pleine journée pour la première.

La coordination interprovinciale. Les ADF circulent entre Nord-Kivu et Ituri en exploitant la frontière administrative. Or les dispositifs opérationnels, les chaînes de commandement et jusqu’aux bilans officiels restent organisés province par province — un décalage que l’ennemi transforme en avantage tactique.

L’anticipation. À plusieurs reprises, la société civile locale affirme avoir signalé des mouvements suspects avant les attaques. À Mangina, son président Muhindo Vunyatsi indiquait avoir alerté les services de sécurité avant l’incursion. L’alerte précoce existe donc ; ce qui manque, c’est la capacité — ou la volonté — d’y répondre à temps.

Une décennie de deuil, et après ?

Voilà plus de dix ans que le territoire de Beni vit au rythme des incursions, des déplacements de population et des enterrements collectifs. Les opérations Shujaa, lancées avec l’armée ougandaise fin 2021, ont modifié la carte des affrontements sans réduire durablement le nombre de victimes civiles.

L’interpellation d’Enock Batsotsi Nyamwisi ne sera utile que si elle débouche sur ce qu’il réclame lui-même depuis des mois : une évaluation publique et documentée des opérations en cours. Sans elle, chaque nouvelle vague d’attaques produira le même cycle — indignation, communiqué, déploiement tardif, silence — jusqu’à la suivante.

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